Axe 3 — La fabrique du contemporain : Dynamiques sociales et culturelles

Présentation

Coordinateurs : Christian GALAN et Bernard THOMANN

Cet axe regroupe et prolonge deux axes du précédent quadriennal. Une trentaine de chercheurs y travaille, ce qui en fait l’axe le plus important du CEJ en termes d’effectifs et de moyens. Derrière cette nouvelle organisation, il y a la volonté de faire travailler les chercheurs en SHS de l’équipe autour d’une problématique commune, novatrice et centrée sur le vingtième siècle.

Le Japon « contemporain » fait l’objet d’études depuis une trentaine d’années. Mais ce qui fonde en Occident le sentiment d’une contemporainéité japonaise, autrement dit le sentiment que ce pays est « précurseur » ou « à la pointe du changement » (positivement ou négativement) est rarement considéré sous l’angle diachronique. Depuis quand le Japon est-il « contemporain » ? Comment et pourquoi l’est-il devenu ? Quels sont les caractéristiques et les dangers du modèle socio-culturel que propose le Japon actuel ? sont les questions qui structurent cet axe de recherche.

Six projets ont été retenus au sein de cet axe. Ils sont classés ci-dessous conformément à la chronologie des objets et corpus étudiés.

 

Projet 1 — Discours et débats de l’ère Meiji (DDEM) : La construction de l’État-nation japonais

Responsables : Emmanuel LOZERAND, Christian GALAN, Laurent NESPOULOUS

Fort de l’expérience accumulée lors d’une recherche collective sur la famille, le groupe de travail DDEM souhaite à présent aborder une nouvelle thématique : le fait national au Japon à partir de la mise en place du nouveau régime impérial lors de la Restauration de Meiji en 1868.

Dans la seconde moitié du 19ème siècle, en raison de sa nouvelle insertion dans l’ordre mondial, mais à cause également de dynamiques propres à l’archipel, le Japon s’est réinventé sous la forme d’un État-nation. Il en a résulté non seulement une image nouvelle de la japonité, définie et projetée par des intellectuels et idéologues, mais aussi un ensemble considérable de transformations politiques, sociales et culturelles, impulsées par l’État comme par la société.

Nous souhaiterions analyser les différentes dimensions de ce processus de construction nationale. Il s’agit d’abord d’une affirmation de soi face aux autres, qui implique de se définir, mais aussi d’être reconnu. Le nouveau Japon de l’ère Meiji comme les politiques qu’il mène se situent par rapport à des modèles ou contre-modèles, dans le cadre de l’avancée impérialiste et coloniale des grandes puissances de l’époque. Cette affirmation comporte une dimension de séparation, d’exclusion, voire de suppression de ce qui n’est pas soi, une forme de rejet et de mise à distance de certaines altérités. Elle commande un travail d’intégration et d’uniformisation de ce qui est jugé propre, par exemple par le dépassement d’une organisation pré-moderne fondée sur l’émiettement et le cloisonnement territorial du pays. Elle s’accompagne d’une extension de soi à des territoires et à des populations nouvelles, succès militaires et impérialisme colonial devenant au fil du temps des composantes essentielles de la construction nationale. Elle suppose un travail d’enracinement et de légitimation, donc de reconsidération du passé dans un but identitaire. L’objectif est la parution d’un volume collectif alliant perspectives synthétiques et études de cas.

 

Projet 2 — Les Années 1960

Responsables : Anne BAYARD-SAKAI, Michael LUCKEN

Avec du recul, les années 1960 semblent marquer un tournant dans l’histoire japonaise. L’organisation des Jeux olympiques de Tōkyō (1964) a entraîné la libéralisation du tourisme et un renouveau de la culture de masse ; la guerre du Vietnam a entraîné une prise de conscience et un retour sur la situation historique du pays ; les manifestations étudiantes de 1968-1969 ont entraîné un changement des mentalités et du rapport à la politique. Notre hypothèse est que le Japon est devenu un des modèles de la culture « contemporaine » dans le monde au cours de cette décennie.

En dépit de son importance, cette période n’a guère été étudiée. A l’époque même, les Etudes japonaises étaient embryonnaires et peu tournées vers le présent. Il n’y a donc quasiment pas eu de travaux en temps réel sur les années 1960 et depuis elles sont restées relativement dans l’ombre. Plusieurs doctorants du CEJ travaillent actuellement sur des sujets se rapportant aux années 1960 et il y a une attente d’une réflexion collective et organisée sur le sens qui peut leur être donné.

Un séminaire sera organisé à partir de 2014. Au préalable sera constitué un fonds documentaire sur des budgets de l’IUF. L’objectif principal est la publication d’un ouvrage collectif. Il est projeté d’organiser un cours du quinquennal une ou deux opérations ponctuelles en partenariat avec l’Université Waseda (Tōkyō).

 

Projet 3 — Métamorphoses des sciences sociales dans une société en crise

Responsables : Pierre-François SOUYRI, Jean-Michel BUTEL

Après avoir analysé depuis 2008 la formation, les évolutions et les vicissitudes des sciences sociales dans le Japon moderne, depuis leurs prémisses, à l’époque d’Edo, jusqu’à la grande rupture marquée par le recul progressif des théories marxistes, dans les années 1970, notre regard portera à l’avenir sur la fabrication de modèles, à la fois sociaux et scientifiques, aux époques qui précèdent, et sur la contestation que ceux-ci ont soulevée et soulèvent. Comment a-t-on fabriqué un discours à vocation consensuelle ? Comment ce discours se heurte-t-il à des phénomènes de résistance ? Comment le refus du modèle dominant se manifeste-t-il ? Comment ce refus suscite-t-il, à son tour, des discours critiques ou alternatifs ? Quelles modifications de l’analyse scientifique réclament les crises sociales auxquelles est confronté le Japon depuis les années 1980 ? Bref, comment émerge dans le cas japonais un espace public au sens que lui donne Habermas, et comment cet espace public devient un enjeu en tant que tel ?

L’hypothèse que nous formulons est que les deux dernières décennies sont marquées par un sentiment très fort de crise, à la fois intellectuelle et sociale, visible simultanément dans la recherche de nouveaux paradigmes et la réorganisation des institutions et des protocoles de la recherche. Notre objectif sera d’analyser l’histoire intellectuelle du Japon contemporain en considérant très précisément les évolutions sociales, politiques, économiques, de ces vingt dernières années. Le projet liera donc de façon étroite histoire intellectuelle et histoire sociale dans une description des métamorphoses de la société japonaise contemporaine.

Le projet sera organisé autour d’un séminaire au cours duquel les étudiants seront invités à lire des textes d'auteurs japonais, journalistes, hommes ou femmes politiques, écrivains, penseurs, chercheurs, ayant pour thème commun cette idée du refus du discours dominant ou de sa critique. Outre les publications individuelles des membres de l'équipe sur le thème de ce projet, nous prévoyons une journée d'étude annuelle, remplacée en fin de quinquennal par un colloque international qui nourrira une publication collective.

 

Projet 4 — Education, enfance-s et société dans le Japon contemporain

Responsable : Christian GALAN

Créé en 2008, le groupe de recherche « Education, enfance-s et société dans le Japon contemporain » (EESJC) s’est attaché durant le quadriénnal précédent à faire un état des lieux des recherches dans les domaines considérés et à nouer des liens avec des chercheurs français et européens travaillant sur les questions liées à l’enfance, à la jeunesse, à l’éducation. De ce travail de défrichage (voir bilan) ont émergé trois thématiques à même de fédérer un nombre conséquent de chercheurs :

– La condition des « jeunes » au Japon : éducation, travail, genre, psychologie, etc. ; notamment au travers de notre coopération avec le Centre de Recherche Médecine, Sciences, Santé, Santé Mentale et Société (CERMES3) de l’Université de Paris 5 sur la question du retrait social des étudiants français et japonais (hikikomori)

– L’histoire de l’enfance au Japon : abordée dans le « prolongement » du travail effectué au cours du précédent quadriennal sur la situation de l’enfance dans le Japon d’aujourd’hui et dans le but de voir comment et quand se sont mis en place certains des traits caractéristiques de celle-ci ; ce travail sera mené en collaboration avec plusieurs chercheurs européens autour de Michael Kinski du département des Etudes japonaises de l’Université de Francfort ;

– Les réformes éducatives au Japon depuis les années 2000, qui seront étudiées dans le prolongement du précédent quadriennal et en collaboration avec des chercheurs européens et japonais.

L’objectif est de parvenir sur ces trois thématiques à une publication ou à l’organisation d’un colloque international au cours du quinquennal.

Le groupe comprend cinq doctorants, sous la direction de Christian Galan, travaillant sur lesdites thématiques.

Le séminaire semestriel sera également reconduit, ouvert aux membres du groupe, aux chercheurs extérieurs français ou étangers (notamment japonais) ainsi qu’aux doctorants et étudiants de M2 de l’Inalco et de l’université Paris Diderot ; sans oublier les chercheurs et doctorants ou M2 qui travaillent sur l’enfance et l’éducation en Chine et qui nous ont rejoints dès le début de la création du projet CEJ-EESJC.

 > Voir le site du groupe Education et enfance-s

Projet 5 — Populations japonaises : évolutions et perspectives contemporaines

Responsables : Jean-Michel BUTEL, Isabelle KONUMA, Rémi SCOCCIMARRO

Née lors du précédent quadriennal (2011), lauréat du Programme Émergence du conseil scientifique de la Ville de Paris, et financée, pour la période 2011-2013, à la hauteur de 142 000 euros, l’équipe compte aujourd’hui 28 membres, pour la plupart de jeunes chercheurs, issus de 13 institutions différentes. Elle constitue en France le pole le plus important de chercheurs spécialisés sur le Japon contemporain.

Nos premières recherches montrent l’imposition d’un modèle (en gros : celui de la famille guerrière repensée à travers des catégories anglo-saxonnes) sur une réalité sociale complexe, à la fin du 19ème siècle. On sait d’autre part que les années d’après-guerre, et plus particulièrement la période dite de haute croissance économique (1955-1973) a présidé à la définition d’un nouveau type de famille, une famille « démocratique », et nucléaire, qui est allée de pair avec une homogénéisation des populations, des modèles et des discours, sans précédents. Aujourd’hui, et depuis la seconde moitié des années 1980, les turbulences que subissent les modèles mis en place à Meiji, puis durant la période de haute croissance, sont profondément remis en cause.

Pourtant, une analyse purement historique ne nous semble pas à même de cerner les contre-modèles discutés et vécus par les différents acteurs depuis la deuxième moitié des années 1980. Nous désirons cerner, grâce à une approche résolument pluri-disciplinaire, des perspectives, des tendances, des projets, tentés (par les différents acteurs sociaux), promus (par les médias, les politiques ou les juristes), idéalisés, mais pas encore massivement appliqués. Notre projet se donne ainsi pour objectifs :

– La recension et la présentation synthétique des mouvements démographiques les plus récents, nationaux (entre villes et campagnes, entre cœur des villes et banlieues) et internationaux (entre le Japon et ses anciennes colonies ; entre le Japon et les pays lui fournissant de la main d’œuvre);

– L’observation des derniers débats juridiques, politiques ou médiatiques au sens large ; des stratégies locales de communautés singulières ;

– La prospection et l’étude des contre-modèles proposés par la production artistique traitant des problèmes les plus contemporains (littérature, cinéma…).

> Voir le site du groupe Populations japonaises

 

Projet 6 — Normes de gouvernance et internationalisation

Responsables : Bernard THOMANN, Guibourg DELAMOTTE

La nécessité de se conformer à des normes de dimension supranationale a toujours été pour les gouvernements des Etats-nations modernes à la fois une source de tensions et un des principaux moteurs d’intégration à la « communauté internationale ».

Dans ce processus de globalisation qui a connu, au cours de la période contemporaine, plusieurs phases, le cas du Japon est particulièrement intéressant. De nombreux travaux ont montré à quel point il a été à la fois considéré comme un concurrent particulièrement redoutable sur le plan économique, accusé parfois de soumettre les pays occidentaux les plus riches à une concurrence déloyale par le fait de conditions de travail inférieures, et, dans la période de l’après-guerre, comme un membre clé du « monde libre ». Cependant, relativement peu de travaux, liant dynamiques nationales et transnationales, ont tenté de montrer précisément par quels mécanismes ces deux statuts ont soumis le Japon à de très fortes contraintes quant à l’adoption de normes sur le plan de l’organisation politique et sociale intérieure. Ce projet se propose d’explorer cette question du point de vue de l’histoire et de la science politique par le biais de deux problématiques, l’une se focalisant sur la constitution de normes sanitaires et sociales dans l’industrie et l’autre sur l’importation dans le monde politique de la notion de gouvernance et l’introduction de nouvelles normes de fonctionnement démocratique.

Ces deux ensembles de travaux seront néanmoins aussi l’objet d’actions communes qui tenteront de dégager une vision globale, mariant les dimensions sociale, politique et internationale, de certains des enjeux les plus importants posés par différentes phases du processus de mondialisation du début du vingtième siècle jusqu’à aujourd’hui.